L’argent peut-il faire le bonheur ? Le paradoxe de la richesse en Amérique

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Pendant la majeure partie de l’histoire, les rois ont envié le confort quotidien dont jouissent aujourd’hui les Américains ordinaires. Nous vivons dans des maisons climatisées, conduisons des véhicules puissants, transportons des appareils de poche avec un accès illimité à l’information et bénéficions de progrès médicaux qui auraient été inimaginables il y a à peine un siècle. Pourtant, malgré cette prospérité sans précédent, de nombreux Américains ne se sentent pas particulièrement heureux.

Cette apparente déconnexion laisse perplexes les économistes et les théoriciens sociaux depuis des décennies. Alors que la richesse a augmenté régulièrement dans les pays développés, les niveaux de bonheur déclarés sont restés stagnants – voire ont diminué. Depuis 1996, le revenu médian des ménages aux États-Unis a augmenté de 26 %, mais la part des Américains se décrivant comme « pas très heureux » a également augmenté, tandis que le segment se déclarant « très heureux » a diminué. Cette tendance, surnommée la « vibécession » par certains, soulève une question cruciale : si la croissance économique ne se traduit pas de manière fiable par un plus grand bien-être, qu’est-ce qui le fera ?

Le jeu du statut à somme nulle

Une théorie importante suggère que le bonheur dans les sociétés riches est moins une question de richesse absolue que de position relative. Les êtres humains sont des créatures intrinsèquement sociales et leur statut compte. Dans une économie compétitive, le simple maintien de sa place nécessite une consommation constante. Comme le soutiennent le philosophe Tim Jackson et l’anthropologue Jason Hickel, une grande partie de notre activité économique est un jeu à somme nulle, dans lequel les individus doivent continuellement « suivre le rythme des Jones » juste pour éviter de prendre du retard.

Cela explique pourquoi une augmentation et un nouveau cinéma maison pourraient temporairement améliorer le bien-être, mais uniquement parce qu’ils réduisent l’écart avec les pairs plus riches. Lorsque tout le monde se met à niveau, le cycle recommence. L’effet ne porte pas sur la valeur intrinsèque, mais sur le fait d’éviter une privation relative.

Le débat sur la décroissance : une fausse dichotomie ?

Cette logique alimente le mouvement de « décroissance », selon lequel les pays riches peuvent améliorer le bien-être en réduisant la consommation de ressources sans nuire à leurs populations. Si les Américains recherchent un statut dans une course aux armements vaine, dit-on, alors la réduction de l’économie pourrait libérer du temps et des ressources pour des choses qui comptent vraiment : les soins de santé, l’éducation et un environnement plus propre.

Cependant, l’idée selon laquelle les pays riches peuvent simplement « produire moins » sans conséquences est erronée. Même si des rendements décroissants peuvent exister au-delà d’un certain point, la réduction de la production économique peut néanmoins nuire au bien-être. Les gens sont réfractaires aux pertes ; ils réagissent plus fortement aux pertes qu’aux gains équivalents. Même si la croissance n’augmente pas de manière fiable le bonheur, une baisse soudaine des revenus rendrait probablement les gens plus malheureux.

La poussée d’inflation post-pandémique fournit un exemple concret : alors que les inégalités de revenus ont temporairement diminué, la confiance économique et la satisfaction de vivre des Américains ont continué de plonger à mesure que leur pouvoir d’achat s’érodait. Cela suggère que le revenu absolu compte, même dans une société obsédée par le statut relatif.

Au-delà du jeu du statut : qu’est-ce qui motive réellement le bonheur ?

Le paradoxe de la richesse suggère que pour optimiser une économie en vue du bonheur, il faut modifier ce que nous produisons, et non simplement produire moins. Les humains ont des besoins fondamentaux – nourriture, logement, soins de santé – et répondre à ces besoins augmente de manière fiable le bien-être. Mais au-delà de cela, la poursuite du statut par le biais des possessions matérielles offre des rendements décroissants.

La question n’est donc pas de savoir si l’argent peut acheter le bonheur, mais de savoir comment l’argent est dépensé. Une société axée sur la fourniture des produits de première nécessité, la promotion des liens sociaux et la promotion d’un travail significatif pourrait être plus heureuse qu’une société obsédée par une consommation sans fin.

En fin de compte, la croissance économique à elle seule n’est pas une garantie de bien-être. Le bonheur n’est pas un sous-produit de la prospérité, mais une quête délibérée qui nécessite un changement fondamental des valeurs et des priorités.